dimanche 26 janvier 2014

Madame Courage de Serge Quadruppani (rattrapage de décembre)


Présentation
Une fois de plus, Simona Tavianello se trouve au mauvais endroit et au mauvais moment, avec la mauvaise réaction aux yeux de sa hiérarchie : du coup, elle claque la porte et prend des vacances à Paris. Alors qu’elle mange un couscous tranquillement dans un restaurant du Marais avec son mari, un client va se voir servir une main coupée. Dès lors, tout part en vrille…

Mon avis
J’avais lu Saturne, qui introduisait Simona Tavianello, après avoir entendu Serge Quadruppani en parler à Toulouse en 2012. Cela faisait des années que je n’avais pas lu cet auteur et j’avais été séduite sans plus. Je suis directement passée à ce troisième volume, Madame Courage, et cette fois, j’ai été franchement emballée. Alors bien sûr, il faut s’accrocher : l’auteur déploie en virtuose une intrigue assez complexe, introduisant plusieurs personnages, avec des scènes qui se déroulent à plusieurs moments et même dans plusieurs pays. Il est question d’une Italie toujours et encore gangrenée par la mafia et la corruption, de la Tunisie post-printemps arabe, de la collusion plus ou moins avouable entre des intérêts d’état et d’intérêts financiers . Bref, le grand dénominateur commun de tout cela, c’est le système capitaliste gangréné par nature, qui broie au passage les hommes et les femmes. Dit comme ça, je mesure bien ce que ça a de pesant, de possiblement didactique et pénible. Mais il n’en est rien.
D’abord parce que Serge Quadruppani n’égare jamais la littérature de genre (le roman noir) dans les méandres du roman à thèse : il se positionne mais il ne donne pas de leçon, il montre, il démonte, il dévoile. Ensuite parce que, précisément, ayant fait le choix du roman noir, il n’oublie jamais de divertir son lecteur. L’intrigue est captivante, et cela va crescendo, parce que les fils se croisent, les personnages aussi (la prodigieuse scène de la main coupée). Il y a de l’humour et de la poésie : Francesco Marrone, le flic qui enquête en dormant et qui a des fulgurances dans son sommeil (cela apparaissait dans Saturne avec un autre personnage savoureux, de sa famille d’ailleurs), est l’un des beaux personnages de ce roman, un amoureux désorienté qui perd le sommeil. Et il y a Simona, que diable, ici éprouvée et en colère (mais elle est souvent en colère, non ?). Bref, ça déménage, pour le plus grand bonheur du lecteur. Enfin, parce que nous sommes dans un roman noir de la plus belle facture, rien n’est asséné, et s’il y a de belles ordures, on voit que le monde n’est pas manichéen, que les ordures ont, elles aussi, une trajectoire complexe, parsemée de mauvais choix. On s’attache à Moncef, on comprend ce qui a mené là le père de Maria. Il n’y a pas de vilains de pacotille chez Quadruppani, le monde est trop complexe pour cela.
Deux choses pour finir, rapidement parce que je ne veux pas faire un billet interminable :
- on sait que Serge Quadruppani a créé Simona parce qu’il en avait assez que les médias (italiens en particulier) nous imposent le « modèle » de la jeune et jolie fille dévêtue, un peu stupide, tout en séduction et maigre comme un clou. Simona n’est plus toute jeune, elle est ronde, elle est plus que futée, mais ce n’est pas tout : elle n’est pas virilisée comme certains personnages féminins de polar, elle est tout en sensualité, c’est une grande amoureuse. Soit, et c’est pour ça qu’on l’aime. Mais dans Madame Courage, TOUS les personnages féminins sont épatants (je parle comme dans les années 1930), Maria, Claire, Stéphanie. Et même la serveuse, qui fout bien sa zone, comme dirait l’autre, même si ce n’était pas très malin. J’adore, et la scène de libération finale (je n’en dis pas plus) où on retrouve les quatre filles est jubilatoire, drôle, tout en ellipse.
- Serge Quadruppani écrit bien. J’ai lu Madame Courage juste après un polar de mauvaise eau (dont je ne parlerai pas, du coup), et je vous assure, c’était d’autant plus frappant. Ben oui, littérature de genre ne rime pas avec clichés virilistes et écriture pauvre, qu’on se le dise !

Pour qui ?
Pour les amateurs de roman noir, pour tous ceux qui aiment les héroïnes pas nunuches et pour ceux qui n’aiment pas les visions du monde simplistes.

Le mot de la fin
Encore !


Serge Quadruppani, Madame Courage, Le Masque, 2012.

samedi 25 janvier 2014

Violette Nozière, Vilaine Chérie d'Eddy Simon et Camille Benyamina


De Violette Nozière, somme toute, je ne connaissais que le portrait livré par Claude Chabrol dans le film éponyme, qui date de 1977. C’est avant tout le graphisme de cette bande dessinée qui m’a attirée, et ensuite séduite sans réserve ou presque. Le travail de Camille Benyamina sur Violette Nozière Vilaine chérie est superbe. On sent qu’elle vient du monde de l’illustration, et j’ai aimé la délicatesse de son trait, que ce soit pour les personnages ou les scènes de rue, somptueuses. Et puis ce sont les années 1930, et j’adore les tenues, les silhouettes, j’en rêve comme en rêvait cette pauvre Violette, je le crains. Ma seule réserve sur le dessin : les personnages sont parfois un peu « courts sur pattes », un peu raides, mais cela n’enlève rien à la finesse du trait.
Je suis plus réservée sur le scénario. D’abord parce que je trouve que le récit hésite un peu trop : Violette est-elle un monstre ? Est-elle une jeune fille victime de ses rêves d’élévation sociale ? On ne sait trop, et si Chabrol prenait assez clairement parti, c’est ici beaucoup moins clair, à mon avis. Ensuite, et le défaut précédent s’explique sans doute par celui-ci, je trouve que le récit va trop vite. Aurait-il fallu deux tomes ? Peut-être. En tout cas, je trouve qu’on comprend mal la trajectoire de Violette, et encore moins sa rédemption finale, pas plus qu’on ne comprend le revirement de la mère.
Bref, j’ai été un peu déçue, quoique séduite par le dessin.


Eddy Simon (scénario) et Camille Benyamina (dessin et couleurs), Violette Nozière, Vilaine Chérie, Casterman, 2014.

samedi 28 décembre 2013

L'heure du bilan

Décembre a passé rapidement et je l’avoue, j’ai été complètement dévorée par le travail  et les déplacements qu’il a supposés. Dans un sens c’était une bonne chose car je n’ai pas vu arriver Noël, période que je n’aime guère, mais en même temps, j’en ressors épuisée, sans grande énergie. Travail accablant, déplacements, fatigue, tout cela explique mon silence inhabituel, à la fois sur ce blog et sur les vôtres, que j’ai pourtant fréquentés assidûment. J’espère repartir d’un bon pied en 2014.
Nous voici donc au terme de décembre et d’une année 2013 riche en lectures, dont je vais m’efforcer de faire le bilan, tout en gardant un œil sur 2014.
Difficile de choisir, parce que je ne veux pas faire un trop long billet. Par ailleurs, parce que je lis beaucoup plus de romans que je ne lis de bandes dessinées, ce sera déséquilibré. Tant pis ! Et puis je vais évoquer quelques « regrets », comprendre un ouvrage qui est dans ma PAL et qui ne patiente que trop, ou un ouvrage que j’aimerais acquérir mais dont l’achat est différé faute de temps et pour cause de PAL vertigineuse…
C’est parti !

Côté bande dessinée, peu de lectures cette année, même si depuis quelques semaines, je retrouve un grand appétit pour le 9ème art. Je vais donc retenir, un peu arbitrairement, un album qui a été un grand coup de cœur, et une exposition.
L’album, c’est le premier volume de La colère de Fantômas, par Olivier Bocquet et Julie Rocheleau, Les bois de justice

Dans la foulée, j’ai acheté les deux premiers volumes du Fantômas de Souvestre et Allain, réédités superbement par Robert Laffont/Bouquins, lu l’essai passionnant de Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux, vu les films de Louis Feuillade. L’effet Fantômas, en quelque sorte ! En tout cas, je pourrai bientôt lire le deuxième volume de la bande dessinée et j’en suis fort aise, cela me donnera l’occasion de relire le premier !
L’exposition, c’est celle qui est consacrée, au Musée de la Bande dessinée à Bruxelles, à l’immense Will Eisner : une quantité impressionnante d’originaux, de quoi mesurer l’importance du créateur du Spirit. L’exposition dure jusqu’en mars, je crois, pour ceux qui peuvent faire un tour à Bruxelles…




Côté jeunesse, nombre de lectures furent agréables mais j’en retiendrai avant tout la découvert des Ava, de Maïté Bernard. J’ai chroniqué le premier volume et je reviendrai sans tarder sur les volumes suivants. J’aime beaucoup ce personnage et je prends un grand plaisir à lire ses aventures. Je ne suis pas si souvent séduite par les séries jeunesse françaises, cela mérite donc d’être noté ! Maïté Bernard ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles, ne se sent pas obligée de leur délivrer un message moral ou bien-pensant, les intrigues sont bien ficelées et elle écrit bien.




Côté romans, comme je le disais, il est plus difficile de choisir, mais en faisant le bilan, je me rends compte que c’est le roman noir – ceux qui me connaissent ne s’en étonneront pas – qui m’a le plus fait vibrer. Tout de même, je rappelle à quel point la lecture de l’ouvrage de François Guérif m’a passionnée : Du polar. C’est déjà, pour moi, un ouvrage de référence.
Alors, puisqu’il faut choisir, en voici trois, qui m’ont bouleversée, émue, parfois fait rire : Les feuilles mortes de Thomas H. Cook, chroniqué récemment, parce que j’y repense souvent… Ma part d’ombre de James Ellroy, pour la même raison et parce qu’il y a la puissance de l’écriture d’Ellroy. Monsieur le commandant de Romain Slocombe que j’annexe un peu abusivement au roman noir (mais la vision du monde qui préside à ce récit est noire…), que j’ai trouvé d’une force peu commune. 



Ah la la ! Dur de choisir, parce que j’ai aussi découvert Victor Del Arbol, Carlos Salem, Noah Hawley, Frank Bill, Bill Gutentag, Ingrid Astier, Elsa Marpeau, Philipp Meyer, et aussi retrouvé Craig Johnson,  joe Lansdale…
Ce fut une belle année…

Des regrets ?
Je n’ai toujours pas lu Ils vivent la nuit de Dennis Lehane, ni le dernier Ken Bruen, ni le dernier tome du Protectorat de l’ombrelle de Gail Carriger, ni Mapuche de Caryl Ferey, ni le dernier Manotti, ni La Nuit de Jaccaud, et pire encore, je n’ai toujours pas acheté le dernier Antoine Chainas !

Des souhaits et des impatiences?
2014 nous apportera probablement un nouveau Craig Johnson, je sais que la Série noire va nous proposer un nouveau Frank Bill tandis que Rivages nous ramènera Wessel Ebersohn. De quoi être comblé. Et puis je voudrais réessayer de lire Deon Meyer, lire James Sallis, me rendre au Salon du Livre à Paris où je n'ai pas mis les pieds depuis des années. 
En janvier, donc, il y a aura le deuxième volume de La colère de Fantômas, mais il y aura aussi un nouveau roman de Donna Tartt, Le Chardonneret, dont j’ai tant aimé Le maître des illusions.
Bref, vivement 2014 !
Et pour vous alors, quels souhaits, quelles impatiences pour 2014?





dimanche 1 décembre 2013

November, november (un bilan)

Alors que les jours raccourcissent et que les températures ont chuté (un peu trop à mon goût pour une fin novembre mais c’est un autre sujet), il fait bon se pelotonner avec de bons livres… Novembre fut essentiellement polareux pour moi, même si ce n’est pas le roman noir à proprement parler qui a dominé.
Noir, assurément, Les Feuilles mortes de Thomas H. Cook, probablement mon coup de cœur de ce mois-ci, le roman qui m’a emportée, bouleversée, et auquel je repense.

Noir également, et je vous en parlerai dans un prochain billet, Flic ou caillera de Rachid Santaki, qui ne m’a pas totalement convaincue, sans que le livre soit en question (c’est plutôt une affaire de goûts).


Teinté de noir seulement, le roman policier de Françoise Guérin (billet à venir là aussi), Cherche jeunes filles à croquer, une jolie surprise pour moi : je n’en attendais rien et j’ai aimé, les personnages, l’intrigue, l’écriture, le ton.
Il y a également eu une incursion du côté du récit d’énigme avec un retour vers le début du 20ème siècle : j’ai savouré quelques enquêtes du père Brown, sous la plume de Chesterton, et c’était amusant de découvrir ce détective un peu atypique, au rebours des Sherlock Holmes et autres Rouletabille.
Deux lectures moins enthousiasmantes : le roman de L. C. Tyler, Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, m’a amusée, mais pas emballée autant que je m’y attendais. Le roman de Cyril Legendre, Quitte ou double, ne me plaît guère, il rassemble quelques uns des travers du polar que je redoute le plus, sans me captiver le moins du monde. Il n’est pas certain que je ferai un billet, on verra.
Ma seule incursion hors du polar aura été C’est toi ma maman ? d’Alison Bechdel, roman graphique très intéressant mais que j’ai moins aimé que Fun Home.  

En dépit des déceptions (relatives et pas toutes aussi marquées les unes que les autres), c’est un bon mois ; j’ai eu plaisir à lire et c’est ce que j’en retiens. Et puis ce n’est pas tous les mois qu’on est enthousiasmé comme je l’ai été par Les Feuilles mortes. Rien que pour ça, novembre est un très bon cru de lecture !
PS : je vais essayer de rattraper mon retard dans la rédaction des billets, mais ces semaines-ci sont un peu chargées côté travail...