mercredi 14 août 2013

Cinquante nuances de Grey de E.L. James (où je fais mon intello dans un billet super long pour un livre qui n'en vaut pas vraiment la peine, quand même)


Présentation (éditeur)
Lorsqu’Anastasia Steele, étudiante en littérature, interviewe le richissime jeune chef d’entreprise Christian Grey, elle le trouve très séduisant mais profondément intimidant. Convaincue que leur rencontre a été désastreuse, elle tente de l’oublier – jusqu’à ce qu’il débarque dans le magasin où elle travaille et l’invite à un rendez-vous en tête-à-tête. 
Naïve et innocente, Ana ne se reconnait pas dans son désir pour cet homme. Quand il la prévient de garder ses distances, cela ne fait que raviver son trouble. 
Mais Grey est tourmenté par des démons intérieurs, et consumé par le besoin de tout contrôler. Lorsqu’ils entament une liaison passionnée, Ana découvre ses propres désirs, ainsi que les secrets obscurs que Grey tient à dissimuler aux regards indiscrets…

Mon avis
J’ai tardé à rédiger cette chronique, pas certaine de ce que j’allais dire de ce roman, au fond. Je vais essayer d’organiser au mieux ma chronique.
J’ai lu ce premier tome de la trilogie par curiosité pour ce qui est tout de même un phénomène éditorial et polémique. Je suis méfiante envers les critiques et donneurs d’avis professionnels de tous poils qui poussent de grands cris face à un succès énôôôrme, car en France en tout cas, on est prompt à condamner ce qui se vend. Mais il va de soi que tout ce qui se vend beaucoup n’est pas d’or… Dans ce cas précis, j’étais d’autant plus méfiante envers ces virulentes critiques que le roman était écrit par une femme, plutôt pour des femmes, et parlait de sexe, qui plus est de pratiques que certains qualifieraient de déviantes. De quoi pousser des cris d’orfraie, donc.
Le livre refermé et digéré, qu’en pensé-je ?
1) La lecture est aisée, plutôt agréable, entendez par là que je n’ai pas songé une minute à laisser tomber le roman, qu’il ne m’a pas exaspérée, ni ennuyée. De là à dire qu’il m’a captivée, il y a un pas, un grand pas même, car tout est terriblement prévisible, pour une raison simple sur laquelle je reviendrai. Bref, ça se lit bien, même si je comprends que le caractère prévisible en assomme certain(e)s.
2) Le sexe. Oui, allons vite au but. Peu de scènes SM dans ce premier tome mais une initiation sexuelle en accéléré de la vierge héroïne, qui découvre illico presto le plaisir avec son expérimenté partenaire et se révèle être une bombe sexuelle. Selon moi, le roman n’est pas érotique, mais bel et bien pornographique. Il évoque en des termes crus l’acte sexuel, avec force détails physiques et anatomiques (et diront certains, une pauvreté de vocabulaire déconcertante). J’ai lu de nombreuses critiques rageuses, exaspérées, rigolardes, concernant ces scènes, jugées d’un irréalisme criant. Heu… comment dire ? Je ne crois pas qu’un roman pornographique ou même érotique ait pour vocation d’être réaliste : il a pour vocation d’émoustiller, d’exciter le lecteur (ici la lectrice), sans s’embarrasser de réalisme. Il est clair qu’on peut contester que cette jeune femme, « vierge attardée » comme je l’ai lu je ne sais où, connaisse dès le premier rapport sexuel un tel plaisir, ou qu’elle se révèle une amante douée, comme ça, d’un coup (pardon) d’un seul. Mais je crois qu’on s’égare en considérant le roman sous l’angle de son réalisme. En revanche, des lecteurs plus avertis que moi en matière de littérature pornographique/érotique pourront sans mal me citer des romans bien mieux écrits (je parle du côté pornographique), bien plus émoustillants, troublants, etc. Je n’en doute pas car oui, ces scènes sont d’une pauvreté confondante.  
3) L’intrigue est d’un conventionnel qui confine à l’affligeant mais bien entendu, tout dépend de ce qu’on cherche. C’est un conte de fées moderne, diraient certains. Et si on cherche cela, on est certainement comblé. Si on attend un peu plus de complexité, un peu de surprise, ben, on change de livre. Si l’on attend une belle et grande histoire d’amour avec des personnages intéressants, avec force rebondissements et de belles envolées romanesques, on est consterné. En gros, c'est un banal roman sentimental, où la pure et innocente héroïne rencontre un prince milliardaire, beau à couper le souffle, sexy et tourmenté. Chaque développement de l’intrigue est prévisible, attendu, vu et revu. Mais je le répète, je l’ai lu jusqu’au bout sans avoir envie de jeter le livre par la fenêtre (d’autant que je l'ai lu sur ma liseuse, c’eût été dommage). Il ne faut pas perdre de vue qu’originellement, Cinquante nuances de Grey a été conçu comme une fanfiction de la saga de Stephenie Meyer : c’est assez rigolo de repérer les scènes revues et corrigées réécrites (il faut que je fasse attention aux mots que j’emploie!). Ceci étant dit, si on ne le sait pas, je ne suis pas certaine que ça saute aux yeux. C’est secondaire, je trouve, assez anecdotique. Pour tout dire, Cinquante nuances de Grey m’exaspère moins que Twilight.
4) L’écriture. Hein ? quoi ? Là, il faut le reconnaître, c’est écrit avec les pieds. J’ai lu un roman Harlequin il y a un an, à côté c’était Madame de Sévigné. C’est horrible, certains dialogues sont terrifiants de mocheté stylistique, les scènes de sexe sont d’une pauvreté étourdissante. On m’objectera que ce n’est pas fait pour ça, à quoi je répondrai que :
- il y a des chefs-d’œuvre de la littérature érotique et de très beaux textes pornographiques ;
- écrire pour la masse, comme diraient certains, avec des objectifs marketing, n’empêche pas d’écrire un minimum.
Non, là, ça dépasse l’imagination.
5) Roman de femelle aliénée ou pas ? C’est le point le plus complexe. Je lis çà et là sur la toile que des lectrices américaines ont vu leur vie sexuelle changer – pour le meilleur et pour le pire – après cette lecture, les critiques et donneurs d’avis divers fustigent le roman et le modèle d’aliénation qu’il propose… Tout cela est bien compliqué. Pour avoir moultes fois travaillé sur la réception de la littérature populaire (depuis le développement des industries culturelles au 19ème siècle), je me méfie des considérations sur l’aliénation et l’abêtissement supposés des lecteurs (vous pouvez remplacer par : spectateurs, téléspectateurs, joueurs), victimes de ces objets d’illusion qui n’ont au fond qu’un seul but, les rendre un peu plus serviles, un peu moins critiques, les détourner des vrais enjeux du monde et de leur vie. L’enjeu ressurgit dès lors qu’on parle d’un roman de femme, pour les femmes (disons ciblant plutôt un lectorat féminin), parlant de sexe crûment et d’un point de vue féminin, introduisant enfin dans un univers sentimental des relations sado-masochistes. Je me méfie car le plus souvent (pour ne pas dire systématiquement), ces considérations ne sont étayées par aucune étude scientifique de la réception et des effets de la fiction incriminée sur les lecteurs (ou spectateurs, bla bla bla). Quand on se penche sur les textes du 19ème siècle (ou du début 20ème) fustigeant les romans nocifs nourrissant d’idées ineptes les cerveaux populaires et/ou féminins, on se rend compte que ces propos trahissent plutôt les préjugés de classe/sexe/religion de ceux qui parlent, qu’ils soient conservateurs ou progressistes, d’ailleurs. Donc, quand on me dit que Cinquante nuances de Grey est un roman écrit par une bonne marchande pour asservir un peu plus des hordes de femelles aliénées, je dis : calmons nous. Tout cela reste à démontrer et me semble indiquer qu’une fois de plus, on considère que les femelles en question ne sont pas capables de distinguer la fiction de la réalité, qu’elles prennent des contes à dormir (enfin, dormir…) debout pour la vie même, et qu’idolâtrer un héros comme Christian Grey ou prendre comme modèle l’héroïne, Anastasia, ne peut que les incliner à se soumettre un peu plus en tous points. Des travaux on ne peut plus sérieux sur les lectrices de romans sentimentaux (notamment Harlequin) ont montré que les lectrices de cette littérature n’étaient pas plus sottes, aliénées et abruties que les autres.
Néanmoins, je ne dirai pas que le roman est exemplaire, ça va de soi. Côté sexualité SM, le premier tome est light (et un peu ridicule), et en me fondant uniquement sur ce volume, je dirais que les choses sont assez bien posées : la question des limites à ce que l’héroïne accepte ou non, les ambiguïtés du rapport à l’argent dans la relation sexuelle, bref, tout ça est assez intéressant, malgré tout. Mais comme c’est malgré tout un conte de fées, et pas de la meilleure eau, je suis gênée par ce que véhicule le personnage masculin : qu’il soit dominant dans ses pratiques sexuelles m’indiffère totalement, mais c’est un dominant tout court, dans toutes ses relations sociales et bien entendu, dans la globalité de sa relation avec la jeune femme. Elle doit se soumettre en toutes circonstances à son bon vouloir de prince charmant milliardaire qui ne veut que son bien (et je t’achète une belle voiture, et je te paie un billet d’avion en classe affaires, bref, tout ce que fait un prince charmant milliardaire machiste et paternaliste), et ça, ça me gêne plus que sa chambre des tortures.
Par conséquent, je ne hurle pas à la mort en songeant à mes sœurs dominées, puisque je ne crois pas plus aux travers aliénants d’une œuvre de fiction qu’à son pouvoir libérateur, simplement je considère que la piètre qualité de ce roman et ses ambiguïtés en font une lecture très dispensable (mais distrayante si on a du temps à perdre). Je pense que je m’arrêterai à ce premier volume : il y a tant de (bons) livres à lire…

Pour qui ?
Pour les sales petites curieuses dans mon genre, sans doute.

Le mot de la fin
J’aurais voulu pouvoir dire : attachant, mais non. Ou bien : une vraie punition, mais ce n’est pas vrai non plus. Ce sera finalement, très banalement : bof.

Et définitivement, j’adopte le titre repéré sur le blog de Colombe et Linotte, Fifty Chaises Earl Grey !


E.L. James, Cinquante nuances de Grey (Fifty Shades of Grey), Jean-Claude Lattès, 2012. Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Denyse Beaulieu. Publication originale : Vintage Books, 2012. Lu en e-book.

lundi 12 août 2013

Jane Eyre de Charlotte Brontë


Présentation
L’orpheline Jane Eyre n’est pas heureuse auprès de la tante qui l’a recueillie et elle est soulagée de quitter sa demeure pour une pension rude mais qui lui permettra d’accéder à l’instruction et à l’indépendance. Ainsi, à 18 ans, elle devient la gouvernante de la jeune Adèle, dans le château de l’ombrageux Lord Rochester.

Mon avis
Voilà un an, comme je regardais avec plaisir la mini-série de la BBC, adaptée du roman de Charlotte Brontë, je me promettais dans la foulée de relire le roman (lu adolescente) et d’aller voir au cinéma la toute nouvelle adaptation.
Nous y voilà, j’ai enfin relu le roman et le DVD du film m’attend sagement, j’espère le regarder rapidement pour le chroniquer.
Je vais commencer par le « négatif » : avant toute chose – et cela conditionne la réserve suivante – je dois reconnaître que j’ai tellement l’histoire en tête que la tension narrative en a pris un coup. Je ne suis plus surprise, je ne vibre plus. Il faut dire aussi que je n’ai plus 13 ans : à l’époque, j’ai pleuré à chaudes larmes sur le roman, fait suffisamment rare pour qu’il m’ait marquée. Bref, ce n’est plus le grand frisson et cela me désole. Ensuite, cela a une conséquence fâcheuse : les 798 pages de mon édition électronique m’ont parfois semblé longues, notamment certaines discussions entre Rochester et Jane (dieu que ce type est bavard !) ou pire encore, certaines discussions entre St. John et Jane. St. John m’étant profondément antipathique, ses longs développements m’ont pesé… Enfin, le grand nombre de références à la religion m’a surprise, comme Brize je n’en avais pas le moindre souvenir, et j’ai béni (ha ha suis-je drôle) l’édition Folio, excellemment dirigée par Dominique Jean, pour ses notes nombreuses, précises et claires.
Ceci étant dit, qu’ai-je aimé retrouver ou redécouvrir ?
Evidemment, le personnage de Jane. Pour être honnête, j’ai parfois tiqué devant sa soumission à Rochester, les relations maître-servante débordant parfois un peu trop sur leur relation amoureuse. En même temps, le livre est de son époque (si je puis dire : j’y reviendrai). Mais en général, elle fait preuve d’une belle indépendance intellectuelle, spirituelle et financière. Obstinée, parfois entêtée, éventuellement révoltée, elle ne correspond pas au stéréotype de l’héroïne romantique (cf. les héroïnes admirées de Madame Bovary). Evidemment, comment ne pas succomber au charme rude de lord Rochester ? Je ne vais pas m’attarder là-dessus, mais même loin de mes 13 ans, le charme opère, bien plus qu’avec certain héros de saga romantique contemporaine…
En dépit de la tension narrative érodée par ma familiarité avec l’histoire, le souffle romanesque est bel et bien là. La construction est impeccable, je mesure aussi combien l’intrigue est surprenante, pleine de rebondissements pour le lecteur qui découvre le roman. Le souffle est lié aussi à la facture romantique (romantisme tardif ?) de l’ouvrage : je ne pense pas seulement aux personnages, à leurs relations, à leur vision du monde ; il y a l’évocation de la nature, des lieux, ça vibre, ça soulève l’âme.
Pour finir, deux remarques en passant : je suis frappée par l’absence d’ancrage social, historique du roman (c’est l’avis de Brize qui m’y a rendu sensible) ; je ne saurais dire si cela confère un côté atemporel à cette histoire, mais cela me fait penser à l’atemporalité des contes de fées. St. John m’est aussi antipathique qu’Angel Clare dans Tess d’Urberville, les deux personnages ont à mes yeux des points communs, mais ma lecture du roman de Thomas Hardy date, elle aussi, c’est donc peut-être ma mémoire qui me joue des tours. Et Jane est mieux armée que Tess…
Je suis heureuse d’avoir relu ce grand roman. Je ne suis pas certaine qu’il y aura une autre relecture plus tard, mais qui sait ?
En tout cas, en voilà un de plus pour le challenge Pavé de l'été!


Pour qui ?
Pour tous ceux qui ont envie de se laisser emporter par un grand roman.

Le mot de la fin
D’un romantisme ébouriffant.


Charlotte Brontë, Jane Eyre (Jane Eyre), Gallimard/Folio Classique, 2012. Edition dirigée et traduction par Dominique Jean. Publication originelle : 1847.

vendredi 9 août 2013

Un avant-goût de la rentrée... en noir

Début août et déjà, bien sûr, on parle de la rentrée littéraire. J’avoue ne pas m’être penchée sur les parutions à venir, néanmoins j’ai fureté sur quelques sites d’éditeurs afin de savoir si des choses excitantes se profilaient côté roman noir. Je ne suis pas dans le secret des dieux et je me contente des informations données par les maisons d’édition, mais j’en ai déjà l’eau à la bouche.
Tout bêtement, quelques parutions en poche me réjouissent :
- Le bloc de Jérôme Leroy (Folio Policier) ; je n’ai pas encore lu la production pour adultes de cet auteur mais j’ai aimé les deux romans noirs pour ados que j’ai lus ;
- Nord de Frederick Busch (Folio Policier), dans lequel on retrouve le personnage de Filles, chouette !

- un volume de la collection Quarto proposera les enquêtes de Marlowe, de Raymond Chandler, dans des traductions révisées ; alleluia !

Côté nouveautés, il y aura un nouveau Chainas, Pur ; le titre, accolé au nom de cet auteur précisément et dans cette collection (Série Noire, Gallimard) me semble très percutant, j’ai hâte !

Chez Rivages/Thriller, deux titres ont retenu mon attention :
- On ne joue pas avec la mort d’Emily St. John Mandel (bof, ce titre, non ?); mon avis était mitigé sur le premier roman paru en France, mais je n’ai pas oublié l’atmosphère, la puissance de l’écriture, et je pense que je me lancerai sans trop d’hésitations dans ce nouvel opus ;

- Né sous les coups de Martyn Waites, parfait inconnu pour moi mais le sujet m’accroche, une ville sinistrée, vingt ans après le désastre thatchérien, des vies brisées, j’ai très envie de découvrir ce roman noir !

Chez Gallmeister enfin, un roman de Bruce Holbert, Animaux solitaires : j’ai un a priori positif pour les choix de cet éditeur, celui-ci a éveillé ma curiosité.


Etant donné le retard que j’ai dans mes lectures noires, je ne me jetterai peut-être pas sur tous ces titres dès leur sortie, mais qui sait ? D’autant que certaines parutions sont d’ores et déjà annoncées en numérique, ce qui m’enchante.


Et vous, avez-vous repéré des parutions intéressantes ou restez-vous (avec sagesse) plongés dans les lectures estivales sans penser à la (lointaine) rentrée ?

mercredi 7 août 2013

Au bonheur des dames d'Emile Zola


Présentation
Au bonheur des dames est le onzième volume des Rougon-Macquart. Dans les années 1860, Denise Baudu, orpheline flanquée de deux jeunes frères, quitte sa province pour Paris, escomptant l’aide d’un oncle qui lui a promis de l’employer dans son magasin de nouveautés textiles. Mais quand elle arrive, le commerce de son oncle est mis à mal par l’expansion du tout proche Au bonheur des dames, qui séduit les clientes par les stratégies habiles de son patron, Octave Mouret.

Mon avis
C’est un peu étrange, ce qui m’a amenée à cette relecture (j’ai lu une bonne partie des Rougon-Macquart lorsque j’étais lycéenne). J’ai commencé un roman de SF de J.-P. Depotte, Les démons de Paris, qui m’est tombé des mains au bout de soixante pages (ce roman trouvera son moment plus tard, je n’en doute pas). Or, d’une part il y est fait allusion à un grand magasin parisien au début du XXème siècle – des clientes qui en sortent s’y font tuer lors d’une fusillade ; d’autre part je suis passée par Paris à ce moment-là et j’ai fait un tour dans les grands magasins du boulevard Haussmann. Et bim ! j’ai eu envie d’abandonner illico le Depotte au profit de ce bon vieux Zola, d’autant que j’avais un excellent souvenir de Au bonheur des dames.
Et vous savez quoi ? j’ai été emportée dès les premières pages. Comme de l’eau a coulé sous les ponts depuis ma première lecture et que j’oublie de toute façon les intrigues à une vitesse ahurissante, je n’avais que les grandes lignes en tête : l’écroulement du petit commerce traditionnel des nouveautés et de la confection, l’ascension folle de Mouret et de son grand magasin, (attention spoiler) l’histoire d’amour heureuse entre Denise et Mouret (de fait, les Zola qui se terminent bien, ça marque). Mais je n’avais plus toute l’intrigue en tête et il faut reconnaître que Zola s’y entend pour trousser une histoire avec des rebondissements, des virages, tout ce qu’il faut pour captiver son lecteur. Première bonne surprise : je ne me suis pas ennuyée une seconde et j’étais prise par le récit. Si je le précise, c’est que je redoute toujours la (re)lecture d’œuvres classiques car à seize ans je dévorais sans sourciller la littérature la plus exigeante et la plus aride, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui (j’ai eu quelques déconvenues ces dernières années).
Par ailleurs, j’ai été emballée par toutes les précisions que Zola apporte à la fois sur la condition sociale des employés du grand magasin et sur le développement économique de ce monstre naissant, fruit d’un capitalisme qui écrase le commerce familial environnant, en profitant de la petite révolution immobilière qui s’opère alors à Paris. Il nous livre le montage financier du grand magasin et de son expansion, les opérations immobilières capitalistes qui favorisent cette expansion, le processus économique qui permet d’accroître le chiffre d’affaires du magasin, la gestion des employés et les arguments financiers de leur motivation à vendre. J’admire la capacité que Zola a de prendre le temps de tels développements en les intégrant à l’intrigue et en réussissant à ne jamais ennuyer son lecteur. J’avais gardé l’image d’un Zola un peu didactique, littérairement peu subtil, et finalement, je redécouvre un auteur habile qui ne perd de vue ni le plaisir de son lecteur ni le propos qu’il sert. Si ce propos est solidement ancré dans le contexte économique de l’époque, il offre malgré tout des échos troublants avec les évolutions en cours dans le domaine du commerce et de l’industrie. L’échelle a changé mais les problèmes qui se posent sont comparables.
En contrepoint, il y a l’histoire d’amour entre la pauvre orpheline aux grâces discrètes et le riche entrepreneur séduisant, dans une structure de roman sentimental : rencontre, disjonction, puis nouvelle rencontre et au final, union.
Le seul bémol : une dernière page abrupte en diable. Du genre « tout est bien qui finit bien, ne nous épanchons pas, au revoir messieurs dames ».
Et un aspect dont Zola n’est pas responsable : j’ai lu le roman en ebook dans l’édition gratuite Feedbooks, dans laquelle la ponctuation a de nombreuses ratées, beaucoup de virgules manquent. Et ça n’a l’air de rien, ces petites bêtes, mais c’est bien utile pour comprendre ce qu’on lit… Cela m’a un peu gênée au fil de ma lecture.
Mais ne boudons pas notre plaisir, je me suis régalée !

Le mot de la fin
Epatant.


Emile Zola, Au bonheur des dames, 1883. Disponible dans de nombreuses éditions de poche, lu en ebook (édition gratuite Feedbooks).